Ordre de tenir jusqu’au dernier homme

5 mars 1915 Par Albert Vigon 0

Au matin je pars à la 4e section communiquer l’ordre de tenir jusqu’au dernier homme ; ce sera difficile car à peine arrivé dans le trou de mine où elle est, je me rends compte que la position est effroyable : les balles, les fusées, les grenades et les crapouillots tombent dru comme grêle. Déjà, nous avons des morts. Chacun est encouragé ; on ne pense plus à sa propre vie ; on sait que l’on est sacrifié, aussi nous cherchons à défendre chèrement notre vie. Nous trouvons un trou donnant dans une cave d’où les Boches nous fusillent depuis le matin à bout portant, sans que nous ayons pu voir d’où venaient les coups. Aussitôt on leur envoie une collection de grenades et nous voilà tranquilles de ce côté. Ayant regardé ce qui se passait à l’intérieur, on ne voit qu’un amoncellement d’équipements, fusils, sabres.

Chose curieuse, on ne voit pas un seul cadavre. Donc c’est vrai qu’autant que possible, ils retirent leurs morts de suite pour ne pas impressionner les troupes qui se trouvent en avant-ligne ; j’avais hésité à croire cette raison, donnée par un prisonnier, jusqu’à aujourd’hui. Mais j’en ai la preuve à présent, car si nous voyons malheureusement beaucoup de morts français, on en voit presque pas de Boches.
Cependant en creusant des tranchées ou des boyaux il a fallu souvent s’arrêter pour ne pas éventrer un cadavre que l’on avait sous sa pioche. J’ai même vu ce matin un cadavre allemand à fleur de terre dans un boyau, et chacun le piétinait en passant.

Je note pour mémoire ce fait qui nous a fait pas mal rire dans de si tragiques circonstances : Guiraudon, voulant s’assurer si un mouvement de terrain qui ne lui disait rien de bon était occupé, et en même temps voulant aussi se rendre compte s’il avait assez de force pour y envoyer une grenade, saisit une pierre et s’essaye à la lancer dans la direction. Quelques secondes après une grêle de pierres sortant de ce coin s’abat sur nous, et immédiatement, avant que chacun ait saisi une grenade pour l’envoyer, un combat à coup de pierres s’engage jusqu’à ce que nous ayons imposé silence à l’aide de quelques crapouillots et de grenades.

Enfin, ayant demandé du renfort, la 4e section est relevée par le commandant de secteur, qui la félicite sur sa superbe conduite pendant les 24 heures où elle a tenu la position d’enfer. Pendant 30 heures, sans lâcher pied, gagnant au contraire quelques mouvements de terrain… mais laissant la moitié de son effectif en morts et blessés.
Elle vient renforcer mes 25 hommes qui tiennent bon dans leur trou de mine, malgré la mitraille qui pleut autour.
Dans la nuit le génie vient nous creuser une tranchée où nous pouvons enfin nous mettre à l’abri.

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