Qu’attend-t-on pour nous parler de la guerre ?

15 août 1914 Par Albert Vigon 2

Journée délicieuse à Morières. Je reçois enfin des nouvelles d’Adèle qui me rassurent.

Nous apprenons que le départ pour le front aura lieu mardi prochain 18 et on parle d’aller à Belfort. Je me demande quelle figure nous allons y faire, car non seulement nous manquons d’entraînement, mais encore il nous manque toujours un tas de petites choses indispensables. Et puis, qu’attend-t-on pour nous parler de la guerre ? Sur ce chapitre, les officiers sont muets. Pourtant il me semble que l’on ne nous mènera pas au combat sans nous avoir indiqué les grandes lignes de la guerre moderne, car pour ma part je n’ai pas du tout idée de ce que seront les batailles futures ; et je crois qu’au lieu de faire l’école du soldat pour occuper nos loisirs, il vaudrait mieux s’occuper de choses plus intéressantes pour la préparation d’une troupe.

Malgré l’état de guerre, la façon de commander des sous-officiers ou officiers n’a pas variée. Comme au temps de paix, c’est toujours avec la menace d’une punition que l’on aborde n’importe quel sujet.

Il me revient en mémoire un petit incident survenu à notre arrivée à Morières du fait de l’adjudant chef R.

En rentrant vers midi, complètement éreintés et quelque peu agacés par une pose d’une demi-heure au soleil, les hommes mirent quelque lenteur à se rassembler pour la lecture des consignes du cantonnement, ce que voyant l’adjudant en question eu la maladresse de menacer les hommes par ces paroles :

« si vous ne voulez pas marcher, rappelez-vous que j’ai cinq balles dans mon revolver pour vous faire marcher par force, nous sommes en état de guerre, c’est mon droit. »

Il n’y a pas, mais ce sont là des paroles encourageantes ! Aussi, bien que personne n’ait osé lui dire le nombre de cartouches que nous avions à sa disposition pour lui ; chacun a murmuré quelques… bénédictions, qui s’ils les avaient entendues, l’auraient fixé sur l’estime qu’il inspire à ses hommes.

Et dire que pourtant, chacun remplit avec gaieté ce devoir sacré d’aller défendre sa patrie, chacun a mis jusqu’à ce jour sa bonne volonté nécessaire à l’accomplissement de sa tâche, si bien que j’ai l’impression que notre régiment de réservistes sera à la hauteur de la situation quand sonneront les heures décisives. Et l’on ne pourra pas dire que c’est grâce aux bons conseils et aux encouragements reçus d’en haut jusqu’à ce jour !

Car à parler franc, on n’aura pas oublié jusqu’à présent, de nous servir toutes les petites vexations, même d’amour-propre, qui font souvent paraître la vie un peu dure en temps de paix à la caserne.
Mais bah ! Ne pensons plus à cela, peut-être verrai-je la vraie fraternité, entre supérieurs et soldats, sur le champ de bataille, ou alors la fraternité est une chimère !

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  • Caroline R

    19 août 2014 Reply
    1

    On est frappé par la lucidité du narrateur, comme s’il avait déjà du recul par rapport aux événements !…

    • Rémi

      20 août 2014 Reply
      1

      Bien vu Caroline !
      En effet, les notes du mois d’août 1914 ont été rédigées après coup, peut-être au mois de septembre, ou plus tard… 
      Nous avons deux carnets pour la période aout-septembre 1914 : un premier jet a été réalisé au jour le jour, dans un petit carnet de 31 pages. Albert a voulu mettre au propre son récit et y adjoindre plus de détails, et il a commencé une deuxième version dans un cahier plus grand.