Arrivée du régiment à Dugny-sur-Meuse

23 août 1914 Par Albert Vigon 2

Troisième jour de chemin de fer. Nous commençons à être passablement fatigués par 2 nuits passées assis sur nos bancs de bois sans pouvoir seulement dormir ; et aussi par le manque de nourriture chaude, car nous continuons à ne manger que du singe et des sardines, en plus de cela nous n’avons presque plus de pain, et nous ne sommes pas encore assez habitués à la vie en campagne pour nous contenter de nos biscuits.

Cette journée de voyage fut moins gaie que les autres. D’abord, est-ce la fatigue, ou la monotonie du paysage presque toujours plat et sans autre culture que du blé ou des prairies, mais l’enthousiasme est tombé.

Après des haltes interminables dans différentes petites gares en pleine nuit, nous débarquons à 1 heure du matin à Dugny qui se trouve à 8 km de Verdun.

Nous venons donc de passer environ 60 heures en wagon, et nous sommes quelque peu éreintés et affamés.

À 2 heures nous pouvons nous allonger dans le foin d’une immense grange où nous aurions pu goûter un bon sommeil, mais à 4 heures, alerte. Il faut s’équiper, boucler le sac et nous voilà sur la route.

Nous gagnons Dieue vers 6 heures du matin pour y faire la grand-halte car nous devons aller coucher à Génicourt, un peu plus dans la direction de la frontière. Nous arrivons à 10 heures et comme nous avons passablement faim car nous avons épuisé nos provisions depuis la veille, nous partons en quête de victuailles.

Mais nous sommes dans la Meuse, et nous ne savions pas que des milliers et des milliers de soldats avaient passé avant nous. Aussi il est absolument impossible de trouver quoi que ce soit pour boire ou manger. C’est à peine si en faisant la queue aux fontaines on peut avoir un peu d’eau.

Cependant après avoir frappé de porte en porte, visité toutes les fermes et reçu partout la même réponse : « nous n’en avons point, les soldats ont tout pris » avec cet accent traînard du pays, nous finissons par nous procurer 2 poulets à 2 F pièce.

Mais il s’agit de les faire cuire, et faute de pouvoir se procurer de l’huile ou de la graisse, j’en suis réduit à les faire bouillir. Heureusement les voitures du ravitaillement nous rejoignent et nous pouvons avoir du pain.

On entend le canon dans le lointain, nous ne devons pas être bien loin de la ligne de feu. Personne ne s’en soucie, et pour moi je vais m’étendre au bord d’une rivière pour y faire la sieste. Je n’ai pas encore fermé les yeux qu’un paysan m’appelle pour m’annoncer que le clairon vient de sonner le rassemblement.

Il est 13 h 30. Je trouve le régiment rassemblé qui doit se porter sur la ligne de feu !

Après une heure d’attente, on reçoit contre-ordre, et à ma stupéfaction on nous annonce qu’il y aura exercice pour le lendemain matin. Je trouve un peu bizarre cette idée de nous envoyer à l’exercice alors qu’on se bat pas très loin de nous, puisqu’on entend d’ici le canon !

Toutes sortes de nouvelles circulent par ici, tantôt ce sont des victoires fantastiques du général Pau, tantôt c’est l’envahissement tout le long de la frontière.

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  • Rémi

    23 août 2014 Reply
    1

    Manger du “singe” ? En fait, c’est le surnom que les soldats donnaient aux conserves de viande de mauvaise qualité.

  • Rémi

    23 août 2014 Reply
    2

    Pourquoi aller à Génicourt au lieu de dormir dans la grange ?
    Tout simplement parce qu’il s’y trouve un fort (faisant partie du système Séré de Rivières), pour cantonner le régiment pendant les bombardements éventuels.

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Syst%C3%A8me_S%C3%A9r%C3%A9_de_Rivi%C3%A8res